December 28th, 2013

siouxsie

Le dernier des Médicis

Le dernier des Médicis - Dominique Fernandez (Grasset, 1994)

Gian Gastone de Medici (1671 - 1737), dernier du nom, n'a laissé dans l'histoire traditionnelle qu'une fin de règne catastrophique et l'écho d'une débauche trop épouvantable pour qu'on en retienne les détails. Entre histoire et imagination, détails réels et interprétation personnelle, Dominique Fernandez fait de lui un portrait aussi fascinant que troublant.
Le portrait d'un adolescent solitaire, abandonné tout gamin par sa mère, négligé par son père et presque ignoré par un frère aîné trop brillant, une sœur trop dévote. Un gamin que hante la déchéance de sa famille, soumise aux puissances étrangères, réduite à mendier des titres pour se croire encore grande. Un gamin que l'art n'indiffère pas, mais qu'horripilent les grands idéaux de beauté et d'harmonie de la Renaissance, auxquels les florentins se cramponnent comme un avare ruiné à ses derniers écus. Un gamin trop lucide, d'une intelligence trop acérée, qui bascule peu à peu dans la haine, de son monde et de lui-même. Décide de déchoir pour de bon, de s'avilir jusqu'au bout, jusqu'au pire, et consacrera toute sa vie à ce grand projet.
Devenir le dernier des derniers.

Fernandez prête sa plume au médecin personnel de Gian Gastone, témoin consterné, impuissant malgré tous ses efforts, de cette formidable déchéance programmée. Il prend au passage pas mal de libertés avec l'histoire - Giuliano Dami, l'amant qui régna sur la vie et les débauches du prince, devient ici un simple petit pâtissier, hissé par lui au rang de dominant, d'outil de destruction. Le médecin émaille son récit d'éléments d'analyse psychologique qui me semblent devoir bien plus à Freud qu'à l'état des sciences à la fin du règne de Louis XIV, et qui m'ont un peu gênée par le décalage avec l'époque concernée. En un sens, la matière historique est prétexte plus qu'étude à part entière - mais prétexte à une superbe histoire d'autodestruction, autour d'un personnage redoutablement attachant à défaut d'être toujours sympathique. Un personnage qui aurait pu voir figurer sur sa tombe l'épitaphe de Malcom Mac Laren : "Better a spectacular failure than a benign success".

Elle m'a particulièrement touchée et troublée, cette histoire, parce qu'elle trouve en moi des échos très précis. Serait-elle aussi attirante, aussi forte, pour qui ne connait ni ne comprend l'attrait de la chute ? Je n'en suis pas certaine. Mais derrière son personnage central, cela reste un beau roman historique sur la décadence de Florence, page d'histoire particulièrement mal connue en France que la plume de Dominique Fernandez rend, comme, toujours, passionnante. De tous les romans de lui que j'ai lus, ce n'est pas le meilleur, certainement pas celui que je recommanderais le plus facilement, hormis à quelques personnes bien choisies, mais je ne l'ai pas moins aimé que les autres.

Et si vous ne vous sentez pas d'y plonger, lisez au moins ces pages, où devant Montesquieu Gian Gastone compare sa trop superbe Florence à Prague...

Collapse )