October 15th, 2013

siouxsie

Le Marquis de Bolibar

Le Marquis de Bolibar - Léo Perutz (1930 / Albin Michel, 1990)

Hiver 1812. Dans une petite ville des Asturies transie de froid, transie de violence muette contre l'envahisseur, un régiment allemand vient de s'installer après de rudes combats.
Ils sont cinq hommes amoureux fou d'une morte qui fut leur maîtresse, cinq soldats stupides abrutis par la guerre trop cruelle et les femmes trop faciles. Cinq officiers qui par jalousie, par mesquinerie, par lâcheté, par bêtise - et par la volonté du Marquis de Bolibar, adversaire farouche des armées napoléoniennes porté par une foi implacable, par la volonté de Dieu peut-être - vont causer leur perte, et celle de tout leur régiment.

Ce roman-là m'a moins touchée, moins emportée que Le Cavalier Suédois, du même auteur, qui il est vrai avait placé très haut la barre de mes attentes. La faute en incombe indubitablement aux personnages principaux, trop médiocres et pathétiques pour susciter en moi la moindre sympathie, quand le Cavalier tirait une grandeur poignante de ses faiblesses.
Malgré tout, c'est un livre indubitablement fascinant, où règnent en maître les spectres noirs de la guerre, de la superstition et de la bêtise humaine. Est-ce Dieu, le diable ou la folie qui mène la danse ? Tous sont présents, à parts égales - ou pourraient l'être. A moins que tout ne soit qu'une farce burlesque, une farce très cruelle et très noire dont la chute est entendue au sens propre, vers l'autodestruction et la perte de soi.
Et le Marquis lui-même est de ces héros étranges, d'une obscure puissance, qui mériterait de figurer parmi les plus grands classiques.

Linda Lê a écrit quelques phrases très belles sur Perutz et ses personnages, reprises en introduction d'une ancienne édition du livre de poche :
Les réprouvés ne sont-ils pas, au bout du compte, des bouffons qui s'ignorent ? Ils croient en leur libre-arbitre, mais ils tirent sur leur ombre, ils tuent ce qu'ils aiment et c'est à eux-mêmes qu'ils réservent la dernière balle. La destruction mène le monde, l'auto-destruction mène les hommes, qui tentent une dernière rébellion : ils se renient en tant que progéniture de Dieu. Les héros de Perutz sont des enfants trouvés, des vagabonds sans mémoire, des poètes amnésiques, des prisonniers évadés, tous citoyens de nulle-part, tous frères du Juif errant, tous aspirant, comme le marquis de Bolibar, à "habituer leur oreille à ne plus entendre leur nom", et, comme lui, à être enterrés sans être identifiés.

Ça me donne envie de lire du Linda Lê, cette affaire.