September 4th, 2013

siouxsie

Lointain souvenir de la peau

Lointain souvenir de la peau (Lost Memory of Skin) – Russel Banks (2011, Actes Sud, 2012)

La peau, c'est celle, fallacieuse, que vendent les magazines et les films pornos – celles des autres, qu'on ne touche jamais, la sienne, dans laquelle on se noie.
Gamin solitaire élevé par une mère nymphomane, accroché à un seul ami, un iguane gigantesque du nom d'Iggy, le Kid s'est perdu très jeune dans le sexe virtuel d'internet. Jusqu'à l'obsession. Jusqu'à tomber, par naïveté et maladresse, dans un des pièges tendus par la police du web aux délinquants sexuels.
Pédophile – l'étiquette colle désormais à son nom comme à sa cheville le bracelet électronique de la liberté conditionnelle. Interdit de résider à moins de 800m de tout lieu fréquenté par des enfants, il s'est réfugié auprès de ses semblables, sous un viaduc qui relie les derniers archipels des Keys, tout au bout de la Floride.
Puis un jour, un étrange Professeur entre dans sa vie, le prend sous son aile pour en faire le sujet d'une étude. Chercheur en sociologie, génie obèse au passé mystérieux, il semble lui-même dissimuler bien des secrets – bien plus encore que tous ceux qui survivent dans l'ombre humide du Viaduc.

Lointain Souvenir de la peau est un beau roman, ambitieux et complexe, sur les mécanismes de la déviance et de l'exclusion sociale, sur les ambiguïtés fondamentales qui sous-tendent la nécessité de protéger et punir, sur la notion même de culpabilité et le sentiment de honte. Un roman, aussi, sur la difficulté à se définir soi-même face à ses propres contradictions, face aux lois de l'apparence, aux rôles figés que distribue la société et le regard omniprésent des autres.

L'auteur a le talent de confronter, sur un même sujet, les analyses d'un sociologue génial et les réalités immédiates, telles qu'expérimentées par les coupables victimes du système. Si le premier pointe certains mécanismes sociaux avec beaucoup de brio, il finit par se perdre dans sa propre intelligence, raison pure nourrie d'observation et de logique, à qui manquent les émotions et l'expérience personnelle pour tomber vraiment juste. Aux autres, manque la capacité d'analyser ce qui leur arrive – encore qu'avec un peu d'entraînement le Kid s'en tire assez bien – mais leurs réalités, ce qu'ils vivent réellement et ressentent, nuancent de manière très intéressante les discours du premier et confèrent à l'ensemble une grande justesse.
Au milieu d'une chouette galerie de personnages, le Kid est particulièrement réussi. Un gamin paumé bien moins bête qu'il ne se croit lui-même, pitoyable et fort à la fois, ou qui du moins apprend à le devenir. Un personnage dont le sort ne peut laisser indifférent et donne à ce roman une sacrée puissance, même s'il aurait gagné parfois à un peu plus de concision.

Si l'auteur a inscrit son histoire dans une ville inventée, miroir de Miami, il nous offre aussi, au passage, une balade assez chouette dans les îlots et marécages, l'histoire et les légendes du bout de la Floride.