August 24th, 2013

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Le général du roi

Le Général du roi (The King's General) - Daphné du Maurier (1945 / Phébus, 1995)

1629. Alors que les premières dissensions commencent à se fair sentir entre Charles Ier et le Parlement, une jeune fille de la bonne société cornouaillaise se laisse séduire par un officier flamboyant, proche ami du duc de Buckingham. Tous deux sont fiers, épris de liberté. Ils ne se marieront pas, mais le sort leur réservera une toute autre histoire, en marge de toutes les conventions du temps, brodée en demi-teinte sur la trame très sombre de la guerre civile anglaise.

Le Général du Roi détourne tous les codes des genres auxquels il emprunte. Histoire d'amour, il ignore toute envolée sentimentale, toute griserie sensuelle, toute idéalisation de l'être aimé, mais sa lucidité amère, un peu cynique parfois, ne fait que donner plus de force aux sentiments mis en jeu, qui s'expriment par des actes bien plus que par des mots.
Roman historique, il décrit avec beaucoup de précision le déroulement de la guerre civile en Cornouailles, son impact dévastateur sur le pays, mais il ignore tout détail typique de l'époque et acquiert par là même une dimension assez intemporelle. Ecrit en 1945, il parle au fond de la guerre, la guerre et ses ravages sur les êtres et sur les choses, bien plus que d'une guerre en particulier.
Roman de cape et d'épée, il emprunte la voix d'une femme réduite à l'impuissance, aiguisant son esprit à défaut d'une lame. Roman gothique, il se nourrit de romantisme noir pour mieux ramener à une triste réalité les fantasmes du genre.

Si son originalité est là, dans ce mélange et cette subversion, il tire sa force d'une écriture puissante, superbement rythmée, et de personnage magnifiques. Richard Grenvile, amant tout de tendresse et de sarcasme, chef militaire adulé par ses hommes, monstre d'orgueil et d'intransigeance capable des pires cruautés mais porté par un sens de l'honneur irréductible. Sa soeur Gartred, femme fatale toute en charme venimeux, seule ennemie à la hauteur d'Honor. Son fils Dick, pauvre gamin terrifié par le sang, par son père qui le méprise, mais qui saura un jour faire preuve du plus terrible courage, et dont le destin est le plus poignant de tous.
Honor elle-même, qui porte trop bien son nom pour se sentir jamais entachée par l'opinion publique, et dont le récit évite tous les pièges du je. Sa phrase est fière, forte et sensible sans sensiblerie, à l'image du personnage, et l'histoire acquiert par sa plume une dimension supplémentaire. D'autant plus belle qu'inscrite dans un passé révolu, tout de gloire, de misère, de folies et de souvenirs inoubliables. D'autant plus captivante que contée par celle qui sait – qui suggère, laisse entendre, mais prend grand soin de ne jamais trop en dire avant que se noue le destin de ses anciens compagnons.
Dès le début, on sait que tout ira mal pour eux tous, les vaincus de la guerre, les vaincus de l'histoire, mais à quel point, comment, pourquoi ? Daphné Du Maurier maîtrise le suspense avec un art consommé et tient son lecteur en haleine jusqu'aux dernières pages, qu'on referme bouleversé.

Un très grand et très beau roman.