August 11th, 2013

siouxsie

Le Capitaine Fracasse

Le Capitaine Fracasse - Théophile Gautier (1863)

Sous ce beau siècle de Louis XIII qui vit flamboyer les lames de tant de valeureux héros, au fond d'un château solitaire tournant doucement à la ruine, le jeune baron de Sigognac, perdu de misère, désespère de son sort lorsqu'une troupe de comédiens ambulants, égarée par le hasard, frappe à l'huis branlant de son logis.
Parce qu'il n'a rien d'autre à faire et espère trouver à Paris les moyens de redresser sa fortune, parce qu'Isabelle, l'ingénue de la troupe, a les plus beaux yeux du monde, il décide de prendre la route avec eux... et ne tarde pas à glisser son titre sous le manteau pour devenir le Capitaine Fracasse, matamore ridicule et grandiose qui fait rire les salles aux éclats. Mais un duc aussi beau que cruel convoite la chaste Isabelle, et toute la vaillance de Sigognac ne sera pas de trop pour arracher la belle à ses griffes.

Le Capitaine Fracasse est de ces livres qui se dévorent à la fin de l'enfance, et qu'il est toujours un peu dangereux de relire quinze ou vingt ans plus tard. La magie n'est plus la même, et les défauts qu'on ne sentait guère autrefois sont devenus un peu trop sensibles à la relecture.
Et pourtant, il mérite de s'y replonger – de s'y replonger totalement, pas entre deux stations de métro, la tête un peu ailleurs, mais pendant de longs après-midis de farniente, au creux d'une chaise longue ou d'un fauteuil au coin du feu. Car le charme est toujours là, indéniable, et on y découvre bien d'autres choses qui nous avaient échappé autrefois.

Evidemment, la psychologie des personnages est on ne peut plus sommaire, les coups de théâtre se devinent dix lieues à la ronde et les retournements du scénario n'oublient aucun cliché du genre.
Mais à travers ces défauts, le roman forme un bel hommage à la littérature du XVIIe siècle et surtout à son théâtre qu'il met en scène – ses convenances établies et ses personnages figés... dont au passage il subvertit assez joliment quelques rôles. Ici, le bel amoureux paré de tous les charmes est ridicule ou odieux, quand le prétendant ridicule n'a qu'a être malheureux pour conquérir à jamais le coeur de sa belle.
Et si les généralités débitées sur le sexe faible avec toute la délicatesse de la génération romantique font assez souvent grincer des dents, les personnages féminins sont finalement plutôt réussis. Isabelle, bien que trop passive et épurée jusqu'à la niaiserie, ne manque pas de caractère ni même d'un certain courage, et s'avère plus sympathique que nombre de ses congénères. Chiquita, la petite sauvageonne sortant à peine de l'enfance, est un personnage indéniablement fort, aussi étrange qu'attachant. Mais ma préférée reste Zerbine, la soubrette aux charmes étincelants, qui fait paraître si fades les convenances et la vertu tant louée par ailleurs, et incarne à la perfection le rôle, ou plutôt l'essence fantasmée, de la comédienne. Sa liaison avec le marquis des Bruyères est d'ailleurs l'occasion d'un développement assez fin et intéressant sur l'attrait qu'exercent les femmes de théâtre sur la gent masculine. Plus encore que l'anti-Isabelle, elle est l'anti-Sibyl Vane, elle qui a dans la peau le théâtre bien plus que l'amour, et qui a compris que pour garder un amant il faut envers et contre tout jouer.

Et puis, par-dessus tout, il y a la langue : cette langue remarquablement riche, qui aux yeux modernes se perd peut-être en descriptions interminables, mais qui savoure jusqu'à la moindre goutte l'univers qu'elle évoque, toute en truculence, en panache et en gourmandise.
Un festin sans doute un peu lourd, mais qu'il serait bien dommage de dédaigner pour autant !