February 11th, 2013

siouxsie

L'autre rive - ou comment découvrir qu'un trésor vous attendait depuis des années dans votre bibliot

Il y a trois ou quatre ans, j'avais déniché ce roman dans les bacs à occase de Gibert. De ces bouquins qu'on achète parce que le résumé a l'air intéressant et que c'est pas cher, puis qu'on oublie dans un coin, plus ou moins effacé par tous les autres qui s'entassent.
Je ne saurais même pas dire ce qui jeudi dernier m'a poussée à le choisir lui plutôt qu'un autre, plutôt que tous les autres. Un coup du destin, qui a soudain décrété que le moment de la rencontre était venu ? Remercions le destin, en ce cas...

L'Autre Rive - Georges-Olivier Châteaureynaud (Grasset, 2007)

Dans une petite ville au bord d'un fleuve, un adolescent adopté se rêve un père et un destin de musicien. En attendant, il brûle ou savoure une jeunesse incertaine loin des bancs du lycée, entre deux amis plus riches et plus fous, voitures volées, courses nocturnes sur les lacets de la corniche, shit et vodka-bière jusqu'à l'oubli de soi, marches sans but à travers les rues de la cité, amour à sens unique pour une autre gosse abandonnée, trop belle et trop sauvage pour se soucier de lui.
Histoire banale ? Certes pas, car à Ecorcheville rien n'est tout à fait comme ailleurs. Le fleuve couleur d'étron dont les eaux impénétrables rongent les berges de la cité n'est autre que le Styx, et de l'autre rive, là-bas, inatteignable, que l'on aperçoit à peine, des choses étranges arrivent parfois. Des vents fous, des pluies visqueuses, des averses de salamandres ou de crapauds. Des créatures étranges qui s'échouent à l'aventure, mortes ou à peine vives. Dans une grande cathédrale de fer rouillé, tout un musée leur est dédié.
A Ecorcheville, si la trame des êtres est la même que partout ailleurs, la proximité du monde des morts, l'omniprésence banale de l'improbable, de l'impossible, imprime en eux une trace inaltérable. A Ecorcheville, le destin est un mot un peu moins vain qu'ailleurs - du moins Benoît s'efforce-t-il d'y croire, lorsque chacun sourit devant la lyre électrique dont il voudrait tirer un jour sa gloire.

L'Autre Rive est un roman magnifique sur la quête de soi, d'une identité et d'un but. Sur la difficulté à être au monde, à aimer et à vivre. Sur l'espoir de s'accomplir, la terreur de vieillir et de se perdre en route - mais perdre quoi, au juste, quand on peine déjà tant à savoir ce qu'on est ? Brisures si familières au milieu de l'étrange - l'étrangeté du monde et des autres, que la distorsion fantastique du réel met si bien en relief, ici comme ailleurs.
Ce roman est d'ailleurs merveilleux plutôt que fantastique, suspendu comme dans une bulle entre les genres, entre réel et imaginaire, participant un peu de tous sans s'y laisser définir. C'est un roman magique, en tout cas, par sa faculté à entraîner son lecteur, tout entier, dans un monde à part tellement plus réel que le nôtre, et tout aussi mystérieux. (Ou est-ce l'inverse ?)
De cette magie, participe pleinement une plume élégante et limpide, en laquelle s'accomplit un parfait mélange de poésie et de vigueur. Mais aussi chaque personnage auquel l'auteur a donné vie avec une générosité inépuisable : notables douteux, parents indignes, fils à papa, gamins paumés, voyous maléfiques, créatures de l'autre monde, secondaires ou essentiels, attachants, sympathiques ou presque odieux, chacun a son relief propre, son ambiguïté, chacun est investi d'au moins une parcelle de grandeur, de folie ou de fragilité qui nous accroche à lui. Et les premiers rôles, de ceux qui gravitent autour de Benoît Brisé, sont tout particulièrement réussis.

Je pourrais en parler des heures durant, de ce roman, mais je vais m'arrêter là... et me contenter de vous inciter très vivement à vous jeter dessus !

Si, tout de même : une petite vidéo des Utopiales, où l'Autre Rive a reçu le Grand Prix de l'Imaginaire 2009. Sans l'auteur, mais avec un joli discours de Francis Berthelot, autre écrivain que j'aime infiniment et qui a travaillé avec Châteaureynaud dans le cadre de la Nouvelle Fiction. Les courants littéraires revendiqués me passent généralement quelques kilomètres au-dessus de la tête, mais il va vraiment falloir que j'aille me pencher d'un peu plus près sur celui-ci...