January 5th, 2013

siouxsie

Les mutinés de l'Elseneur

Les Mutinés de l'Elseneur - Jack London (1914 / Phébus, 2004)


mutinés elseneurTrop riche et lassé de tout, écœuré par son propre succès, un écrivain embarque comme passager sur un voilier-cargo pour une croisière autour du continent américain, de Baltimore à la Californie. Dans ses bagages, des montagnes de bouquins à dévorer en mer, une carabine et quinze-mille cartouches pour s'exercer au tir, dans lequel il excelle.
Malheureusement pour ses envies de solitude et ses instincts misogynes, la fille du capitaine fait partie du voyage - une fille charmante, flegmatique et efficace, élevée à la rude école de la mer.
Malheureusement pour ses envies de tranquillité, tout tourne mal, depuis le début. Et comme en ce temps la marine à vapeur a pris les meilleurs marins, l'équipage n'est plus guère composé que d'une bande de gangsters en cavale et d'incapables minés par l'alcool, menés à la force des poings par un second brutal et inébranlable, dont ni les tempêtes, ni la violence ni le temps ne semblent jamais devoir venir à bout. Une force de la nature comme les aime tant London, mais qui trouve sa faille, lui aussi, dans une vieille vengeance à accomplir.
D'accidents louches en bagarres et en meurtres, la tension monte peu à peu. Et l'explosion sera aussi improbable que l'ambiance qui prévalait jusqu'alors.

Qui, à ce résumé, s'attendrait à un simple roman d'aventures maritimes, en serait pour ses frais. La majeure partie de l'histoire joue beaucoup plus sur l'ambiance que sur l'action - même si l'action est bien présente à un certain point - sur la trame d'une métaphore sociale implacable, tissée par les réflexions de l'écrivain qui observe cet étrange huis-clos avec le détachement implacable du philosophe. Un philosophe à l'opposé de tout humanisme, en qui les deux personnages centraux du Loup des Mers (Loup Larsen et le narrateur) semblent avoir fusionné... pour le pire plutôt que le meilleur.
Les Mutinés de l'Elseneur est souvent considéré comme le plus noir des romans de London, et l'on comprend aisément pourquoi. Il est aussi, de tous ceux que j'ai lu, le plus ambigu, voire le plus dérangeant pour un lecteur d'aujourd'hui. Car la métaphore sociale est également raciale : d'un côté, à la proue du navire, les faibles, les éternels perdants, la racaille, presque tous bruns ou métèques, observe le narrateur. De l'autre, à la poupe, les puissants, la race des seigneurs, tous blonds aux yeux clairs, voués à commander de tout temps et pour toujours. Difficile, à la lecture, de faire la part des intentions réelles de l'auteur : dénonciation d'une réalité sociale et de ses conséquences, constat désabusé et amer, fascination pour les thèses énoncées ? Un peu de tout cela, sans doute. Rien n'est fait pour rendre le narrateur sympathique et on sait London sensible à la souffrance des opprimés. A peu près autant que fasciné par la force et la puissance, voire implacable envers la faiblesse.
Et c'est cette contradiction apparente, au fond, qui le rend si intéressant - ici comme dans l'ensemble de son œuvre.

Ce livre, au final, je le conseillerais à ceux qui ont déjà lu pas mal de London et possèdent une idée de ses ambiguïtés. Ce n'est en revanche certainement pas par là qu'il faut le découvrir.