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Le dernier des Médicis

Le dernier des Médicis - Dominique Fernandez (Grasset, 1994)

Gian Gastone de Medici (1671 - 1737), dernier du nom, n'a laissé dans l'histoire traditionnelle qu'une fin de règne catastrophique et l'écho d'une débauche trop épouvantable pour qu'on en retienne les détails. Entre histoire et imagination, détails réels et interprétation personnelle, Dominique Fernandez fait de lui un portrait aussi fascinant que troublant.
Le portrait d'un adolescent solitaire, abandonné tout gamin par sa mère, négligé par son père et presque ignoré par un frère aîné trop brillant, une sœur trop dévote. Un gamin que hante la déchéance de sa famille, soumise aux puissances étrangères, réduite à mendier des titres pour se croire encore grande. Un gamin que l'art n'indiffère pas, mais qu'horripilent les grands idéaux de beauté et d'harmonie de la Renaissance, auxquels les florentins se cramponnent comme un avare ruiné à ses derniers écus. Un gamin trop lucide, d'une intelligence trop acérée, qui bascule peu à peu dans la haine, de son monde et de lui-même. Décide de déchoir pour de bon, de s'avilir jusqu'au bout, jusqu'au pire, et consacrera toute sa vie à ce grand projet.
Devenir le dernier des derniers.

Fernandez prête sa plume au médecin personnel de Gian Gastone, témoin consterné, impuissant malgré tous ses efforts, de cette formidable déchéance programmée. Il prend au passage pas mal de libertés avec l'histoire - Giuliano Dami, l'amant qui régna sur la vie et les débauches du prince, devient ici un simple petit pâtissier, hissé par lui au rang de dominant, d'outil de destruction. Le médecin émaille son récit d'éléments d'analyse psychologique qui me semblent devoir bien plus à Freud qu'à l'état des sciences à la fin du règne de Louis XIV, et qui m'ont un peu gênée par le décalage avec l'époque concernée. En un sens, la matière historique est prétexte plus qu'étude à part entière - mais prétexte à une superbe histoire d'autodestruction, autour d'un personnage redoutablement attachant à défaut d'être toujours sympathique. Un personnage qui aurait pu voir figurer sur sa tombe l'épitaphe de Malcom Mac Laren : "Better a spectacular failure than a benign success".

Elle m'a particulièrement touchée et troublée, cette histoire, parce qu'elle trouve en moi des échos très précis. Serait-elle aussi attirante, aussi forte, pour qui ne connait ni ne comprend l'attrait de la chute ? Je n'en suis pas certaine. Mais derrière son personnage central, cela reste un beau roman historique sur la décadence de Florence, page d'histoire particulièrement mal connue en France que la plume de Dominique Fernandez rend, comme, toujours, passionnante. De tous les romans de lui que j'ai lus, ce n'est pas le meilleur, certainement pas celui que je recommanderais le plus facilement, hormis à quelques personnes bien choisies, mais je ne l'ai pas moins aimé que les autres.

Et si vous ne vous sentez pas d'y plonger, lisez au moins ces pages, où devant Montesquieu Gian Gastone compare sa trop superbe Florence à Prague...


  " Ma capitale est incorruptible, vous l'avez dit vous-même. Bien que le grand duché soit à l'agonie, les toits et les murs tiennent bon. Malgré la catastrophe imminente, les coupoles et les tours restent intactes. Regardez comme les façades se découpent dans la lumière ! Comme chaque créneau de chaque donjon se détache dans le ciel ! Les rues sont droites, elles se coupent en équerre. Placez-vous dans l'axe d'une rue, vous pouvez suivre le mouvement d'un piéton  comme un jalon sur un plan d'architecte. Ivresse géométrique ! Enthousiasme de la perfection ! Victoire de l'épure et de la ligne ! Triomphe de la Reine Vernunft allemande ! Impossible d'imaginer pour Florence d'autre destin que cette gloire d'ordonnées et d'abscisses, de segments rectilignes et de perspectives axiales.

  " J'ai connu Prague, et puis vous assurer qu'il existe un autre moyen pour une ville de composer avec le déclin et la mort. Prague aussi, après la défaite de la Montagne Blanche qui a mis fin à l'indépendance de la Bohême, est passée à des mains étrangères. Prague aussi, comme le sera Florence après ma mort, a été la risée d'envahisseurs sans pitié. Mon cœur est resté à Prague, monsieur de Secondat ! Car au lieu de dresser dans la pureté incolore de ce ciel immuable cette stupide apothéose de pierres bien taillées et de rues tracées au cordeau, Prague est un dédale louche, un enchevêtrement de cours obscures, de passages couverts, d'escaliers moussus. Ruelles de guingois, recoins lépreux, quais blafards, boyaux décrépits, partout les stigmates de la caducité. Quel fleuve sans esprit que l'Arno ! Si bête qu'il est incapable d'exhaler des vapeurs et de noyer dans le brouillard ces formes raides et sans mystère. La beauté évidente est-elle encore la beauté ? Mes palais sont faits pour n'être contemplés que de face. Pitti, Bianca, Cappello, Signoria, Davanzati, Rucellai : ils se livrent tout entiers au premier regard. D'un seul coup vous avez épuisé leur secret. Ah ! je donnerais Carrare et toutes les carrières de marbre de mon État, pour avoir une seule de ces mines de pierre sablière qui se délite avec le temps et transforme les anges du pont Charles en statues rongées et miteuses.

  " Toutes les villes sont mortelles, mais toutes ne savent pas, effleurées par la mort, se hâter vers leur métamorphose. Les unes survivent intactes et se figent en musées, buts des voyageurs et des curieux, Mecques des époux en voyage de noces, source d'émerveillement pour les naïfs, modèles de toute perfection pour les imbéciles. Ce sera le destin de Florence, de ses églises et de ses palais qui ne s'écrouleront jamais, soyez-en certain ! De vigilants édiles, stimulés a suon di quattrini par les agents de voyage et les compagnies de tourisme étrangères, sauront épargner à nos monuments l'humiliation et la splendeur du désastre.

  " Les autres, abandonnant toute dignité, deviennent des repaires, des labyrinthes, elles acceptent pleinement leur sort de villes maudites et damnées. Je ne donne pas cinquante ans à Prague pour s'effriter, moisir, noircir, je la vois glisser déjà dans un abîme fangeux où mûrit sa décrépitude.

  " Promenez-vous dans Florence, monsieur le baron, je vous défie d'y découvrir un seul endroit à peu près mystérieux, une seule ruelle imprévue, une seule place à l'écart, quelque coin équivoque, une curiosité qui ne soit pas plantée comme une balise sur un parcours obligé. Ville exclusivement diurne, à ne voir que dans la lumière du soleil ! Ville zénithale où manquent les creux, les ombres, les secrets ! Où se recueillera la douleur de mon peuple ? Où pleurera-t-il la Finis Etruriae ? Comment s'exhalera l'amère rancœur, la profonde mélancolie d'une civilisation brutalement interrompue par la conjuration de voisins arrogants ?

  " Savez-vous qu'à Prague, tous les trente-trois ans, réapparaît ce qu'ils appellent le golem, un mannequin pétri dans l'argile et doué de mouvement et de vie, un fantôme qui parcourt d'une démarche trébuchante les vieux quartiers, un spectre nocturne et larvaire, né de la honte et du chagrin de la défaite ? Promeneur sans but, il résume dans personne fantastique le marasme d'un peuple déchu, l'angoisse d'une ville étranglée. Aucune chance, monsieur le baron, que vous le rencontriez ici ! Ce n'est pas une ville pour dériver, une ville pour se perdre. Tout y est trop net, trop clair, trop évident. Jamais un spectre n'y risquerait son pied erratique. Avec son plan militaire copié sur le castra romain, Florence est condamnée à n'être qu'un boulevard pour badauds, une galerie marchande, un comptoir de souvenirs, un débit d'articles en albâtre et en cuir.

  " Si j'avais plus de courage, je crois que je ferais brûler Florence avant de mourir. J'ordonnerais un gigantesque incendie, pour voir chanceler dans les flammes et s'effondrer ces tours, ces dômes, ces façades bâties au fil à plomb, ces murs qui se coupent à angle droit. Quelle ruine splendide ferait la cité du lis ! Leurs débris calcinés rachèteraient ces monuments de leur dignité compassée, ils retrouveraient la vie dans la poussière de leurs décombres.

  " Changée en un monceau de gravats, imaginez ce que sera la coupole de San Lorenzo ! Quel spectacle, que de voir ses plâtres fumants s'écrouler sur les tombes des Médicis ! Et le dernier d'entre eux jeté dans le cimetière commun, parmi les tombes marquées d'une simple croix, parce qu'il n'y aura plus de chapelle des Princes pour recevoir sa sépulture ! Songez à tous ces palais, culbutés par l'incendie, noircis par la suie, leurs pilastres fendus, leurs bossages éclatés, leurs planchers en cendres, leurs décorations en fumée ! On plantera des cyprès le long de la via Tornabuoni, pour que cette rue où loge la fleur de ma noblesse ressemble à l'allée des tombeaux sur la voie Appienne de Rome."

Tags: auteur : dominique fernandez, bouquins, lecture : biographie, lecture : fiction historique
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