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Rendons à Atahualpa ce qui est à Atahualpa : l'idée n'est pas de moi mais d'Arcadiane, qui a commencé la mise en image sur son propre LJ du merveilleux roman de Dominique Fernandez, La Course à l'abîme - lequel réinvente la vie du Caravage à partir de ses tableaux.

Il se trouve que j'étais moi aussi en train de lire un roman parlant peinture : Autumn, de Philippe Delerm, qui évoque la vie des peintres préraphaélites, et tout particulièrement la relation idéalisée et funeste de Dante Gabriel Rosetti et Elizabeth Siddal. Il se trouve que moi aussi, lorsque je lis un roman parlant oeuvre d'art, j'ai tendance à aller rechercher sur internet de quoi on cause. J'ai donc joué les sales copieuses, et concocté deux galeries que je m'en vais vous présenter tour à tour.
Tous les textes sont des citations, extraites du livre.





I : Débuts et fin des préraphaélites


  • 1849 - 1850
Il y avait un tryptique : Hunt devait présenter ses Chrétiens échappant aux druides, Rossetti Ecce ancillia Domini, et lui-même [Millais] Le Christ dans la maison de ses parents. Rassemblés, ces trois tableaux eussent été un manifeste, qu’ils voulaient révolutionnaire et non pas scandaleux. Trois sujets religieux, mais traités comme depuis le Trecento, le Quattrocento italiens on ne l’avait plus jamais fait : avec le naturel, la vérité des attitudes – avec en plus cette déroutante sensualité qu’on leur reprochait tant. (p. 32)


William Holman HUNT
A converted british family sheltering a christian missionary from the persecution of the druids (1850)







Dante Gabriel ROSSETTI
Ecce Ancilla Domini ! (The Annunciation) (1849-1850)
(modèle : Christina Rossetti)







John Everett MILLAIS
Christ in the House of His Parents (1849-1850)




Millais se souvenait encore des phrases employées par le romancier Dickens pour attaquer son propre tableau :
« Au premier plan se tient un enfant roux, hideux, contorsionné, pleurnichard et en chemise de nuit, qui semble avoir reçu un coup en jouant dans le ruisseau voisin et paraît le montrer à une femme à genoux, tellement horrible dans sa laideur (à supposer qu’il soit possible pour une créature humaine de survivre avec un cou aussi disloqué), qu’elle paraîtrait un monstre dans le pire cabaret de France ou dans le plus affreux bouge d’Angleterre. » (pp. 32 - 33)


  • 1850 - 1851 :
Je sais que vous préparez pour le salon de cette année une remarquable Mariana. (p.35)


John Everett MILLAIS
Mariana
(1851)




♣ ♣ ♣

James COLLINSON
 The Renunciation of St. Elizabeth of Hungary (1850)




- Qu’en pensez-vous, John ? Vous avez vu le tableau du renoncement ? Savez-vous que Collinson se propose d’entrer dans un couvent, de nous priver de cette lumière qu’il a trouvée ?
- Oui, j’ai vu ce tableau, répondit Millais. Je voudrais l’avoir fait. Le faisceau de lumière qui filtre à travers les vitraux pour finir sur le visage d’Elizabeth, irradiant au passage les colonnes de pierre de la cathédrale, est une merveille. Et quel art de la décoration dans les tons jaune orangé du dallage, quel naturel dans le visage des spectateurs qui observent la scène sans la comprendre !
- Je suis très sincèrement touché de vos compliments à tous deux, l’interrompit Collinson. Mais je crois cependant que quelque chose vous échappe et nous sépare… J’ai mis dans ce tableau toute la technique que j’ai apprise auprès de vous, le naturel des attitudes, le goût de la décoration, c’est vrai, mais tout cela pour moi conduisait à une idée – celle d’un renoncement. Elizabeth a refusé le trône pour devenir sainte. Je n’ai pas de royaume, et ne serai jamais un saint. Mais pour moi, ce renoncement n’est pas seulement un bon sujet : c’est ma vie même, et ce que j’ai cherché à travers la peinture, et au-delà – une frontière, une porte étroite, qui s’ouvre aujourd’hui à mes yeux sur un autre monde ; pour moi, ce n’est pas un renoncement, mais un passage. (pp. 37 - 38)


♣ ♣ ♣

Raphaël
La Transfiguration (1516-1520)




[Millais]
- Un jour, à l’atelier de la Royal Academy, j’ai eu l’audace de critiquer l’aspect gourmé de la Transfiguration de Raphaël, par contraste avec les tableaux des primitifs italiens. Un des étudiants présents m’a alors lancé : « Mais alors, vous êtes préraphaélites ! » Nous avons donc revendiqué ce nom. Mais il ne traduisait de notre part qu’une attitude, un état d’esprit. Ce n’était surtout pas une religion de l’art, et moins encore l’art au service de la religion. (p. 40)


  • 1851 – 1852 :
Millais s’était rendu dans le Surrey pour peindre le décor de son tableau. Au bord de la rivière Hogsmill, il avait peint au naturel une nature si vivante qu’elle pouvait accueillir la mort : feuilles argentées, troncs tordus des saules enchevêtrés, vert sombre des algues menaçantes, vert d’angélique des roseaux coupants ; mais la chaleur joyeuse d’un bouvreuil abricot posé sur une branche, et toute la fraicheur des aubépines rose pâle endimanchant les buissons de la berge. Sur un carnet d’esquisses, John Everett avait cherché sans relâche le mauve bleu de la violette, le bleu laiteux des myosotis. Plus il avait retrouvé l’éclat des coquelicots, le velouté des anémones, les moindres nuances de toutes ces fleurs-symbole dont il voulait consteller le corps immergé d’Ophélie.
Ainsi, à sa première visite à Gower Street, Elizabeth s’était-elle arrêtée devant cette toile si mystérieuse et vivante, inachevée ; au milieu de l’eau sombre, une grande tache blanche demeurait. Tout comme Rosetti, Millais pratiquait ce fond blanc qui donnait tant de vie à la lumière. Mais là, c’était étrange et aveuglant : cette grande tache claire où elle allait s’incarner dans la mort lui avait fait battre le cœur. (pp. 86 - 87)


John Everett MILLAIS
Ophélia (1851 - 1852)
(Modèle : Elizabeth Siddal)



Elle regardait, fascinée : sur la toile, ses longs cheveux noyés se confondaient avec les eaux troublantes et sombres de la rivière. Les anémones et les pensées s’échappaient de ses mains ouvertes, dans un geste d’une étonnante fraicheur, qui semblait à la fois si hiératique, les paumes tournées vers le ciel. C’était elle, offerte et prisonnière au centre du motif. Elle, et par delà son corps, tous ces rêves, toutes ces pensées qui l’avaient traversée durant tant d’heures extatiques. Elle était là, éternisée et abolie, là, morte sur la toile plus vivante que sa vie. » (p. 89)





  • 1853 – 1855 :
A cette heure, il devrait déjà travailler à son grand projet, The last of England, une toile désespérée, dont le sujet traduit sa profonde solitude intérieure : sur le pont d'un navire, le regard farouche au milieu des embruns, un homme et sa femme s'exilent – derrière eux, les dernières falaises de l'Angleterre. (p. 109)

Ford MADOX BROWN
The last of England (1855)
(Modèle : Emma Madox Brown




♣ ♣ ♣

John Everett MILLAIS
The order of Release (1853)
(Modèle : Euphemia Ruskin, future Euphemia Millais)



[John Ruskin] avait presque contraint Millais à peindre Euphemia dans The order of release, au début du printemps. L'idée même du tableau était assez ambiguë : une femme portant un enfant tend à un geolier un ordre de libération. Le mari, dans un geste d'une intense émotion, cache son visage en pleurant contre l'épaule de son épouse. Mais le visage de la femme reste indéchiffrable. De quelle liberté s'agissait-il exactement ? (p. 133)

♣ ♣ ♣

John Everett MILLAIS
John Ruskin (1853)




Le sourire satisfait, John Ruskin pose auprès de l'eau bouillonnante pour ce portrait qui gardera à jamais son image. Il le sait. Il sait qu'un courant d'éternité irrigue déjà cette île claire de présent. Et John Millais, penché sur son ouvrage, et Euphemia Ruskin, qui lit à haute voix La Divine Comédie pour le petit groupe apparemment rassemblé dans l'été clair, savent que quelque chose de très fort commence et finit là, savent qu'il faut choisir, et que la piste du bonheur n'est pas la plus facile. Le silence s'installe. Le soleil joue sans se lasser sur l'écume du Glenfilas. (p. 144)


  • 1856 :
John Everett MILLAIS
Autumn Leaves (1856)



En bas du chevalet, Millais avait fixé un papier froissé avec ces quelques lignes, écrites quatre ans auparavant : « Y a-t-il sensation plus délicieuse que celle éveillée par l'odeur d'un feu de feuilles d'automne ? Pour moi, rien ne rappelle plus profondément le souvenir des jours enfuis. C'est l'encens offert au ciel par l'été finissant. Et cela donne le sentiment rassurant que le temps met un sceau pacifiant sur tout ce qui s'en va. »
Oui, il avait vécu de tout cela. Aimer les choses qui s'en vont, la mélancolie de finir. Apprivoiser le mal de vivre, en boire la douleur à gorgées douces-amères. Aimer la pluie, les vigne-vierges rougeoyantes, aimer l'octobre des saisons, les chemins atténués, la mort en valse lente et quelque chose de l'adolescence jusqu'au bout. Il se sentait troublé, devant la scène campagnarde où dormait tant de lui. Il saisit un pinceau, griffa presque rageusement la toile de sa signature : John Everett Millais – 1856.
Voilà, se dit-il.Voilà la ligne de partage. Je suis encore chez moi dans cette rousseur déployée, dans ces branches, ces chevelures. Je suis encore chez moi, mais je m'en vais vers d'autres rêves, d'autres couleurs, d'autres chemins. (p.179)


  • 1857-1859 :
Dante Gabriel jubilait. L'aventure d'Oxord n'était plus du préraphaélisme. Il arrachait enfin cette étiquette restrictive, dont l'abusive précision ne recoupait plus ses rêves, ni ses amitiés.D'ailleurs, il ne s'agissait plus seulement de peinture. Oxford n'était qu'une première marche. Un formidable courant allait naître, s'étendre sur l'Angleterre et au-delà. (p. 183)

Dante Gabriel ROSSETTI
Sir Lancelot's Vision of the Holy Grail (étude) (1857)



Tout le jour, les compagnons d'Oxford vivaient avec le roi Arthur, Lancelot du Lac, Saint Georges, la princesse Sabra. Il y avait quelque chose dexaltant à déployer tant d'énergie pour un lieu unique, avec la patience infinie que les moines mettaient autrefois à enluminer un seul manuscrit. Le peintre est maître de son tableau. Mais là, l'Oeuvre les dominait.Un délicieux sentiment d'humilité faisait frissonner leur immense orgueil. (p. 184)


The Oxford Union Murals
Dante Gabriel ROSSETTI, William MORRIS, Edward BURNE-JONES



(Vidéo et explications sur le travail des préraphaélites à Oxford)

  • 1860 :
Pauvre Millais. Nous avons parlé de peinture, aussi, et ses propos m'ont paru aussi fades que ses dernières productions. Son plus grand rêve est un tableau représentant un jeune enfant faisant des bulles de savon. Il y revient sans cesse entre deux toiles, sans approcher la perfection dont il rêve. Les mots transparence, légéreté, reviennent dans chacune de ses phrases, comme s'il avait déjà conscience de cet appauvrissement de son inspiration, et voulait lui donner des noms plus honorables. Ses ineffables Bulles seront tout à fait mièvres, je le sens. Il a déjà deux enfants. L'Académie le couronne. Il parle de bonheur, aussi. Comment souhaiter le bonheur quand on voit ce qu'il fait de Millais ? (p. 202)
John Everett MILLAIS

Bubbles (1865)


La prochaine galerie sera tout entière consacrée à Dante Gabriel Rossetti - et à ses Béatrice.

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